Voyager au Mexique

Moi, Paco, narco malgré moi

Je m’appelle Francisco. Je suis né il y’ a 32 ans dans un petit village de la Sierra Gorda, au coeur d’un paysage de pierres et de cactus, où rien ne pousse, où jamais l’eau ne coule. Ici, tout le monde m’appelle Paco, ou Pancho. Jusqu’à il y’ a peu, je vivais dans la maison où je suis né, en compagnie de ma mère et de mes 12 frères et soeurs, tous plus jeunes que moi. Mon père a été assassiné il y’ a 8 ans, sans que personne ne sache pour quel motif. Il rentrait de sa journée de travail et il a été retrouvé le crâne ouvert, baignant dans une flaque de sang. Une enquête a été ouverte mais nous n’avons pas eu assez d’argent pour payer ce que nous réclamaient les flics. Avec l’aide des voisins, nous avons fait graver une pierre tombale et sculpter une petite croix devant laquelle je me recueille de temps en temps, derrière la maison, côté ombre. Dans le village, des rumeurs racontent que mon père avait une amante et qu’il aurait été victime de la jalousie d’un gars du coin. Cette version me fait sourire: qui aurait aimé un homme aussi pauvre ? Dans son existence misérable, les quelques pesos qu’il gardait pour lui finissaient dans la poche du propriétaire de la cantina, là où tous les hommes de la Sierra viennent lamentablement s’enivrer. En réalité, je crois que tout le monde sait qui l’a tué mais que personne ne dit rien, pour protéger ma mère et sans doute aussi par lâcheté. Sans doute un riche, propriétaire de quelques champs et qui donne à manger aux familles…

Depuis l’âge de 15 ans et pendant 16 ans, j’ai travaillé dans la mine du coin, sur les hauteurs. Une petite mine de mercure. J’étais sous terre de 6 h du matin à 14 h, 6 jours par semaine. Une vie de chien, une vie de mineur… Avec les copains, on se retrouvait tous les après-midi dans la cantina, et on buvait jusqu’à la nuit. Je n’ai jamais économisé un peso. Un jour, une jeune américaine est passée au village. Avec son appareil photo, elle a voulu faire des clichés de la cantina. Deux ou trois gars du coin avaient passé plusieurs années aux Etats-Unis, dans le Minnesota et au Michigan. Pendant plusieurs heures, on a discuté. Ce jour-là, j’étais triste comme un chien perdu. La gamine était persuadée que j’avais 35 ou 37 ans. En réalité, j’en avais 10 de moins. J’ai pensé que l’alcool était une belle saloperie mais j’étais déjà trop accroc pour arrêter…

Je me souviens aussi d’une autre visite. C’était un jour de pluie comme on en compte peu dans l’année. Trois hommes sont descendus d’une grosse Chevrolet noire et se sont joins à nous. Ils ont payé une tournée, puis une deuxième, et comme ça tout l’après-midi. Je ne savais pas d’où ils sortaient, et d’ailleurs, je m’en foutais. J’étais saoul comme la veille et probablement saoul comme le lendemain. Ils m’ont posé des questions sur ma vie, sur mon travail, sur ma condition… Et puis ils sont partis, comme ils étaient venus…

Quelques jours plus tard, les mêmes hommes sont revenus. Cette fois-ci, ils conduisaient une Camaro toute neuve, une voiture de sport américaine. Rouge avec une bande noire latérale. Mes collègues avaient déjà quitté la cantina et j’épongeais seul. Comme ils l’avaient fait la première fois, ils ont payé l’addition. Et comme ils l’avaient fait la première fois, ils m’ont posé des questions sur ma vie, sur ma condition et sur ma famille. Ils m’ont dit que grâce à eux, je pourrais devenir riche rapidement et vivre une existence plus digne et plus excitante. Il me suffisait de leur faire confiance et de leur rendre de temps en temps quelques services. En sortant, l’un d’eux m’a glissé un billet de 1000 pesos dans la main. Je n’en avais jamais touché…

Ce jour-là, j’ai signé un pacte avec les narcos. Ce billet et tout le reste, je ne l’ai pas accepté, ils me l’ont imposé: une arme, de grosses sommes d’argent, des « missions » et des menaces de mort en cas de refus. Je suis la petite main des trafiquants du coin, celui qui fait le sale boulot la nuit et qui bosse à la mine le jour, pour ne pas éveiller les soupçons. L’argent qu’ils me donnent, je ne peux même plus le dépenser à la cantina du coin. Je pense quitter le village dans les prochaines semaines, la situation est devenue très compliquée. Sans doute rejoindrai-je la « casa » comme me l’ont fortement suggéré mes nouveaux amis. Là-bas, je pourrai enfin « profiter de la vie »…

NDLR: ce texte est une fiction.

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